Interview de Vincent Smadja, aka IfOnly :
Créateur visuel et utilisateur d'IA

Présentation

Bonjour Vincent, pour débuter, pourrais-tu te présenter brièvement et nous expliquer ton parcours, notamment ce qui t'a amené à devenir un créatif visuel ?


Bien sûr, merci de m'avoir invité. Je suis Vincent Smadja, mais je suis surtout connu sous mon alias numérique, IfOnly. Je ne me perçois pas comme un artiste au sens traditionnel, même si certains pourraient le penser. En fait, je guide une IA pour qu'elle interprète visuellement mes idées et concepts. On peut donc dire que je suis essentiellement un créatif.

Parcours

Peux-tu nous parler de ton parcours professionnel et des raisons qui t'ont amené à utiliser des IA pour créer des visuels ?


En résumé, j'ai passé environ 10 ans dans le secteur de l'événementiel. J'ai débuté dans le domaine culturel, organisant des soirées et des concerts, puis je me suis orienté vers l'événementiel corporate. Pendant cinq ans, j'ai travaillé dans un cabinet de conseil où je gérais la communication et les événements du groupe. Après cette période, j'ai quitté l'entreprise pour explorer de nouvelles opportunités, rejoignant brièvement une start-up. Cependant, après seulement deux mois, j'ai décidé de partir sans avoir de projet précis en tête. À ce moment-là, j'avais 30 ans, l'âge idéal pour prendre des risques et initier de nouveaux projets. C'est à ce moment que j'ai commencé à me former aux outils de génération d'images par IA.




Comment as-tu appris à utiliser ces outils ? As-tu suivi une formation spécifique ?


En fait, j'ai appris de manière autodidacte. Après avoir quitté la start-up, j'ai pris plusieurs mois pour découvrir la génération d'images par IA pendant une période de chômage. Fasciné par les vidéos de personnes utilisant ces outils, j'ai décidé de me lancer. J'ai suivi quelques tutoriels, mais j'ai vite compris que la pratique était primordiale. J'ai passé de longs jours et nuits à expérimenter, en confrontant mes idées aux théories trouvées en ligne. C'est ainsi que j'ai affiné mon style et appris à créer des visuels qui correspondent à mes visions.

Conseils

Bravo, c'est impressionnant.
Aurais-tu des conseils pour ceux qui souhaitent se lancer dans la création visuelle avec l'aide de l'IA ?


Mon principal conseil serait de ne pas hésiter à expérimenter et à pratiquer autant que possible. Les tutoriels sont utiles pour acquérir les bases, mais rien ne remplace l'expérience pratique. Il est également crucial de rester curieux et d'explorer en permanence les nouvelles possibilités offertes par ces outils. Enfin, n'oubliez pas de développer votre propre style et de rester fidèle à votre vision.



Tu as mentionné les premiers créatifs et les tutoriels que tu as suivis.
Qu'est-ce qui t'a poussé à te dire : "Il faut que je fasse ça !" ? Pourquoi ressentais-tu ce besoin ?


En réalité, je connaissais déjà les outils comme MidJourney, mais je ne m'y intéressais pas initialement car je pensais que ce n'était pas à ma portée. Au début, je croyais que cela nécessitait des compétences en programmation, avec des commandes et des fonctions complexes, et je n'ai pas un profil très "matheux". Cela m'intimidait un peu, donc je ne m'étais jamais vraiment penché sur la question. C'est par curiosité que j'ai finalement décidé de m'y intéresser de plus près.

Barrières techniques
Midjourney vs DallE vs Photoshop

Tu éprouvais donc une barrière technique qui te faisait hésiter. Était-ce le cas ou était-ce simplement une impression ?


En réalité, je n'étais pas suffisamment intéressé au départ, notamment en raison de mon emploi en CDI qui me laissait peu de temps libre. Je pensais également que ces outils étaient inaccessibles pour quelqu'un comme moi. Cependant, lorsque j'ai eu du temps libre, j'ai décidé de m'y intéresser par pure curiosité. C'est alors que j'ai découvert que c'était tout à fait à ma portée. Une fois cette barrière levée, je me suis lancé à fond, passant des nuits blanches à expérimenter.




Tu mentionnes souvent MidJourney. Est-ce le principal outil que tu utilises, ou en utilises-tu d'autres également ?


MidJourney est effectivement le principal outil que j'utilise, à hauteur de 95%. Je le maîtrise parfaitement, je sais comment l'utiliser, l'anticiper et le manipuler. Pour les 5% restants, j'utilise des outils comme Firefly pour des retouches ou DALL-E pour trouver de l'inspiration.

À titre d'exemple, il peut m'arriver de générer une image sur DALL-E qui est très marquée par une identité visuelle particulière, afin de l'utiliser comme référence dans le cadre de mes projets. Cependant, cette approche reste relativement rare. En règle générale, c'est sur MidJourney que je parviens à satisfaire pleinement mes besoins créatifs, du début à la fin.




Utilises-tu également Photoshop pour des ajustements ou des ajouts ?


Il m'arrive d'y recourir, par exemple pour intégrer un logo ou ajouter un petit détail, mais c'est assez rare. Je ne suis ni designer ni graphiste de formation, donc je ne maîtrise pas particulièrement bien Photoshop. Je préfère me concentrer sur les outils que je maîtrise parfaitement.




Il est intéressant de constater que tu utilises DALL-E pour t'inspirer ou comme étant un socle à un moment donné de ton processus.
Comment différencies-tu les deux outils ?
Pourquoi utiliser l'un plutôt que l'autre ?


Il est assez rare que j'utilise DALL-E, mais parfois, il comprend mieux l'intégration de plusieurs éléments dans un visuel. MidJourney, de son côté, excelle dans la création de visuels centrés sur un sujet unique. Si l'on souhaite un visuel comportant plusieurs éléments spécifiques, DALL-E offre généralement une meilleure interprétation, même si graphiquement, MidJourney produit des images plus esthétiques. Parfois, j'utilise DALL-E pour esquisser un concept avant de le finaliser avec MidJourney. C'est rare, mais cela arrive.

Actuellement, je me concentre sur des créations portant sur un seul sujet pour permettre à MidJourney de donner le meilleur de lui-même. Plus un visuel comporte d'éléments, moins MidJourney sera performant et créatif sur chacun d'eux. Par exemple, MidJourney excelle à représenter un couple avec des vêtements spécifiques, mais l'ajout d'éléments artistiques et créatifs complique les choses.

Avec les nouvelles versions, comme la V6 de MidJourney, la situation s'améliore et je suis convaincu que les futures versions continueront de progresser. Pour l'instant, DALL-E reste meilleur pour comprendre et intégrer chaque élément de manière précise.

Défis et limitations 

Processus créatif

C'est très clair. Lors de ton processus créatif, la première image générée n'est pas nécessairement la bonne. Quels sont les défis que tu rencontres par rapport à ce que tu as en tête, et comment les surmontes-tu ?


Effectivement, il existe plusieurs défis avec MidJourney. L'artiste doit s'adapter à l'outil plutôt que l'inverse. Il est essentiel de travailler avec ce qui est réalisable et de ne pas lutter contre les limitations techniques. Parfois, j'ai pu contourner ces limites en manipulant les prompts, en créant des variations ou en utilisant des remixes, mais cela reste contraignant.

Par exemple, avec la version 5.2 de MidJourney, il était difficile de créer correctement des montagnes russes, un sujet très complexe. J'ai réussi à relever ce défi, bien que les résultats ne soient pas toujours parfaits.

Un autre défi majeur est de combiner le réel avec la créativité. Par exemple, illustrer le pont Alexandre III avec des éléments créatifs. MidJourney a du mal à inventer dans un cadre réel. Il excelle dans la création pure, mais lorsqu'il s'agit d'ajouter des éléments créatifs à un lieu existant, il se concentre trop sur la reproduction réaliste aux dépens de la créativité. Il est donc nécessaire de trouver le juste équilibre.




Tu évoques une contrainte forte, comme l'intégration d'un monument réel dans tes créations. Cette contrainte semble caractériser ton travail et lui conférer une originalité unique. Est-ce qu'elle influence tes choix de sujets ?



Absolument. Parfois, je choisis des monuments très connus, car MidJourney dispose déjà de nombreuses données à leur sujet, comme le Golden Gate ou la Tour Eiffel. Cela permet de laisser davantage de place à la créativité. Si le monument est moins connu, l'IA consacre plus de temps à le reproduire fidèlement et moins à être créative. Par conséquent, je préfère travailler avec des lieux bien documentés pour maximiser la créativité.

Est-ce que tu fournis des images de référence à MidJourney pour faciliter ce processus ?


Non, je ne fournis pas d'images de référence car cela réduit la créativité de l'IA. En donnant une image à MidJourney, l'IA se concentre davantage sur la reproduction que sur l'invention. Je préfère utiliser des monuments ou des lieux bien connus de l'IA, afin qu'elle puisse se focaliser sur la créativité.


Par exemple, avec un client à Sydney, j'ai travaillé sur une illustration du Sydney Harbour Bridge. Bien que ce soit un pont très connu, sa complexité posait des défis. L'IA connaissait le pont, mais éprouvait des difficultés à le recréer avec les spécificités que je souhaitais. Cela m'a demandé beaucoup de temps et d'efforts, mais avec persévérance, j'ai réussi à obtenir de bons résultats.

En fin de compte, il s'agit de trouver un équilibre entre le réel et l'irréel pour parvenir à une création unique et créative.

IA et impact sur la société

C'est un beau défi.
Que réponds-tu à une entreprise qui souhaite réaliser une campagne basée sur un visuel représentant l'immeuble où elle est installée, mais que MidJourney ne connaît pas bien cet immeuble en raison d'une base de données insuffisante ?


Je leur expliquerais qu'il est essentiel de me fournir un maximum d'images de l'immeuble, surtout s'il s'agit d'un bâtiment privé et peu connu. Ces images me permettront d'utiliser d'autres techniques et d'obtenir des résultats satisfaisants. Toutefois, il est important de noter que le rendu ne sera pas aussi impressionnant que pour des monuments célèbres comme le Golden Gate.

Je précise toujours à mes clients que je dois effectuer une phase de tests avant de leur vendre des visuels. Si les tests montrent que le projet est sur la bonne voie, nous passons alors à la signature du contrat.

En revanche, si je sens que cela va être trop compliqué, laborieux et que les attentes du client dépassent les possibilités offertes par l'outil étant donné la méconnaissance de ce bâtiment, je les informerai que le projet ne pourra pas être réalisé comme souhaité.




Tu crées des visuels imaginaires qui font rêver, interpellent les marques, et parfois suscitent des questionnements et des réflexions. Je trouverais intéressant que tu nous parles de l'impact d'une de tes dernières créations.


Pour situer le contexte, fin janvier 2024, des mouvements sociaux liés à la crise des agriculteurs faisaient l'actualité. Puisant mon inspiration dans ces événements, j'ai réalisé une série de visuels où j'imaginais Paris transformé en paysage rural, avec des bottes de foin, des tracteurs, des animaux et des fermes. Cette série visait à faire un clin d'œil à la situation et à imaginer ce que pourrait être Paris si elle se transformait en campagne.

J'ai abordé ce projet de manière humoristique et ludique, en plaçant des vaches et des bottes de foin dans le métro, ainsi que recouvrant le Louvre de bottes de foin. J'ai également créé une image représentant une rue parisienne avec des bottes de foin empilées, des tracteurs, et la tour Eiffel en arrière-plan. Cette image a rapidement été partagée et détournée sur les réseaux sociaux. Des captures d'écran ont circulé sur X et ont été repartagées par des influenceurs, sans mentionner qu'il s'agissait de visuels générés par IA.


Bien que j'ajoute toujours un disclaimer sur Instagram précisant "créé avec IA" et recommandant de signaler que ces images ne sont pas réelles lors du partage, cela n'a pas suffi. La situation a rapidement pris de l'ampleur, touchant même certains politiques en Grèce, en Turquie, et aux États-Unis, qui ont partagé ces images en appelant à la révolution dans leur pays, pensant qu'elles étaient authentiques. Ils disaient en substance : "Regardez ce qu'ils font en France, nous devrions faire de même ici, la situation est très difficile pour nous."

Sur Facebook, où l'audience est souvent moins au fait des dernières technologies, l'image a pris une tournure encore plus importante, étant partagée des centaines de milliers de fois. J'ai commencé à recevoir des e-mails de la presse internationale, de services de fact-checking et de l'AFP, concernant la véracité de mon œuvre. Cette expérience m'a laissé bouleversé, me sentant littéralement agressé dans mon art.


Mon œuvre a été utilisée non pas à des fins artistiques, mais à des fins dangereuses, malveillantes et avec une appropriation politique. Je me suis senti trahi.

J'ai ensuite interpellé Meta, car l'image avait été cataloguée comme fake news par leur algorithme, qui ne distinguait pas entre les agrégateurs partageant l'œuvre et le créateur n'ayant aucune intention malveillante. J'ai contacté Instagram, et Adam Mosseri, head of Instagram, a pris l'affaire en main. Le lendemain, mon compte a été débloqué, mais l'algorithme m'a de nouveau restreint par la suite, étant autonome. À ce stade, c'est Édouard Braud que je salue, qui a pris en main le dossier et a complètement débloqué la situation.

Art & Fake News

Comment penses-tu qu'il faudrait changer les choses pour permettre de continuer à créer librement des visuels créatifs et de l'art, tout en faisant attention aux fake news et à la manière de percevoir ces images ?


Je pense que mon expérience a été un cas d'école.


Étant donné l'ampleur qu'a pris cette situation, je crois qu'elle a contribué à provoquer des changements chez Meta et, plus généralement, sur toutes les plateformes. Aujourd'hui, par exemple, lorsque l'on poste une œuvre générée par IA sur Instagram, il est possible de la labelliser comme "générée par IA". Cela ajoute des métadonnées à l'image, ce qui permet de l'identifier facilement comme une œuvre d'IA, même si elle est capturée, reprise ou détournée.


Pour moi, la solution réside ici. À l'avenir, toutes les images générées par IA publiées sur le web ou sur les réseaux sociaux devraient être marquées avec des métadonnées. Cela garantirait que, même si elles sont reprises à des fins de fake news ou malveillantes, elles puissent être clairement identifiées comme des créations générées par IA.




Crois-tu que l'approche par metadata pourrait réellement être efficace ? Ne faudrait-il pas également envisager une éducation du public pour qu'il comprenne mieux ces outils et prenne conscience des risques associés ?


Sans aucun doute. L'intégration des metadata représente une première étape essentielle, mais elle demeure insuffisante à elle seule. Une vaste sensibilisation s'impose. Le public doit apprendre à identifier et à interroger ce qu'il consomme en ligne. Une éducation aux médias et à l'information est fondamentale. Les plateformes de réseaux sociaux et les médias traditionnels ont également un rôle à jouer en relayant ces messages et en formant leurs audiences.




Cela semble en effet indispensable. En tant qu'artiste, comment perçois-tu ton rôle dans cette démarche éducative ? 


Mon rôle principal est de créer en toute transparence. Lorsque je publie des œuvres générées par l'IA, il est crucial de clarifier la nature de ces créations. Partager mes expériences, telles que celle vécue avec cette image altérée, peut servir d'exemple pour sensibiliser d'autres artistes et le grand public. Nous devons tous faire preuve de vigilance et de responsabilité dans l'utilisation de ces outils.




Comment cette expérience a-t-elle influencé ta pratique artistique ?


Cette expérience m'a conduit à réfléchir davantage sur l'impact de mes œuvres et la responsabilité inhérente à mon rôle. Désormais, je prête une attention accrue à la manière dont je présente mon travail, en utilisant systématiquement des disclaimers et en veillant à ce que mes intentions artistiques soient claires. Cela m'a également incité à mieux intégrer l'IA dans mon processus créatif tout en cherchant à minimiser les risques de détournement.




C'est une démarche très réfléchie. Étant à la croisée de la technologie et de l'art en tant qu'artiste utilisant l'IA, quels conseils donnerais-tu à d'autres artistes désireux de s'aventurer dans ce domaine ?


Je leur conseillerais de bien comprendre les outils qu'ils manipulent. L'IA possède un potentiel immense, mais elle comporte également des limites et des dangers. Il est crucial de maîtriser ces outils, de connaître leurs points forts et leurs zones de risque. La transparence est essentielle, tant envers le public qu'envers soi-même. Enfin, il est primordial de rester curieux, ouvert à l'expérimentation, tout en étant conscient des enjeux éthiques et des responsabilités associées à l'usage de ces technologies.





Merci beaucoup, Vincent, pour ce partage d'expérience et tes réflexions enrichissantes.


Merci à toi pour cette conversation. C'est un réel plaisir d'échanger sur ces sujets passionnants.

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